La bulle de Lili

Requête

Mardi 3 Janvier 2006 à 18h11

Papa,

Quand je suis avec toi, je passe par deux états d'esprit complètement différents. Le premier est que voilà, depuis que tu es parti, tu as ta vie, tu nous a remplacé dans ta nouvelle vie, tu es beaucoup plus heureux comme ça. Elle te correspond plus, je le vois, et je me demande si on a encore notre place là-dedans. Alors je regarde votre vie, je la contemple, mais je n'ai pas l'impression d'y avoir ma place. Je peux rester à côté de toi pendant des heures sans que tu ne te rendes compte de ma présence. Je te regarde vivre, ça me fait de la peine, avant, quand j'étais petite, j'étais ta "petite poulette", on faisait plein de choses ensemble, comme aller chercher le pain le dimanche matin, ou alors se manger une crêpe tous les deux quand tu venais me prendre à l'école. Maintenant il y a Lou, ta "puce", qui n'est pas ta fille mais que tu considères comme telle, comme moi après tout je l'appelle ma demi-soeur...c'est avec elle que tu exécutes le rituel du journal, des bonbons, c'est d'elle que tu me parles la plupart du temps, c'est vrai, elle est très intelligente et précoce pour son âge, des fois elle dit des choses dingues...mais elle a pris ma place dans ton coeur. Ce n'est plus moi la petite, c'est elle, moi j'ai une place de grande, de fille, oui, mais qu'au fond tu ne connais pas bien, tu n'étais pas là pendant les années les plus importantes de ma vie. J'ai une place de responsable, oui, de grande c'est bien ça, ça me surprend encore que tu me demandes si à l'apéro je veux un whisky. Papa, non, tu es mon père, tu n'as pas à me proposer d'alcool...de l'autre côté de la famille j'ai encore l'image de la petite, et toi tu me vois déjà comme une adulte...j'arrive pas à trouver mon équilibre...

Et puis, des fois, tu as des réflexions qui me touchent beaucoup plus que tu ne peux imaginer. Qui me font me rendre compte qu'en dehors de ce mur que je voudrais dresser, que ton avis compte beaucoup pour moi. Et que tu pourrais me détruire d'un claquement de doigts si tu voulais. Des fois, je me sens redevenir une gamine, quand tu me regardes avec tes yeux-comme-quand-tu-me-grondais, et que tu me lances d'un air suffisant "c'est pourtant simple...". Là, je me sens coupable, j'ai les larmes qui montent aux yeux, je le savais que j'étais une incapable, mais j'ai voulu croire que je pouvais être quelqu'un, alors je lutte, je lutte, je m'enferme un peu plus dans ma petite carapace, j'articule deux mots, je prends un livre et me plonge dedans.
Des fois c'est le contraire, tu es adorable avec moi. Là aussi ça me met les larmes aux yeux, mais parce que je n'arrive pas à y croire. Quand, la première fois que je suis revenu chez toi, après trois ans d'absence, ta femme m'a dit "tu sais il est tellement heureux que tu sois là..." ; quand Nana, ta mère, me dit "ton père a souffert de ton absence, il t'aime, tu le sais j'espère" ; quand tu dis à Roland que quand tu m'as vu travailler à Bruxelles, tu as été impressioné...et la fois que je retiens le plus, quand, une fois, j'ai cru que tu avais dit que j'étais moche (je ne me souviens plus trop des circonstances), et que tu m'as dit "mais enfin ! Lili ! tu es ma fille ! comment veux-tu que je croie ça !" avec un immense sourire et des yeux remplis de tendresse.
Je me rends compte que oui, j'ai besoin d'un père, mais toi tu n'es pas un père idéal. Tu nous mènes en bourrique, tu nous rejettes la faute si on ne te voit pas, c'est parce qu'on n'accepte pas ta nouvelle vie. Roland en a fait une dépression, Patrick a préféré faire comme si tu n'existais pas. Lui aussi, tu sais, il en souffre, il en a souffert, même s'il a refusé de te dire bonjour à l'enterrement de Dada. Même si au mariage de Roland il ne t'a pas regardé. Il se protège. Peut-être qu'il a raison.

Et je me souviens d'une lettre que je t'ai écrite, j'avais 14 ou 15 ans, et j'ai signé, Lili TA FILLE pour te montrer que j'avais le droit de revendiquer ton amour. T'avais pas répondu, Papa, tu sais ce que ça fait de se dire que ton père a trouvé mieux que la vie qu'il avait avant, qu'il préfère oublier ??

Après t'avoir retrouvé, même après les vacances qu'on a passé ensemble, là, en aout, je me suis dit "j'ai retrouvé mon papa". Mais force est de constater que non, notre dernière conversation téléphonique, il y a trois jours, a duré en tout et pour tout cinq minutes, et on n'avait pas grand chose à se dire, alors qu'on ne s'était pas parlés depuis un mois. J'aimerais ne plus craindre que si je fais une bêtise, une gaffe, tu ne m'aimes plus, j'aimerais me dire que tu m'aimes vraiment.

Et tous ces cadeaux, Papa, tu sais que ça me fait plaisir, mais ça ne me prouve pas que tu m'aimes...ça prouve que tu veux m'acheter. On m'a dit que tu ne savais pas exprimer ton amour autrement. Ca me fait bizarre, Papa, pourtant tu es psy tu en connais un rayon en sentiments...

Papa, des fois, j'ai envie de prendre mon téléphone, de t'appeler, de te dire tout ce que j'ai sur le coeur, que tu me rassures, que tu me dises que tu m'aimes et que je peux venir quand je veux, comme avant, mais je sais pas, dès que je t'ai au téléphone, je ne sors que des banalités.

Papa, tu pourrais pas redevenir un Papa normal siteuplait ?