Ce soir, puisque c'est un de mes derniers soirs ici, mon beau-père nous a emmené dans un restaurant, que j'avais choisi italien, histoire de se rappeler des bons souvenirs...pour y aller, on a dû passer un col, faire 40 minutes de route. 40 minutes pendant lesquelles j'ai préféré me concentrer sur le paysage, histoire de ne pas avoir trop mal au coeur dans tous ces virages. Et c'est là qu'une fois de plus, je me suis rendue compte de la beauté de ce paysage. De la beauté de mes montagnes. Et plein de petits souvenirs sont revenus, et j'ai envie de les noter, pour les oublier encore moins. Et pouvoir les relire quand je ressentirais de la nostalgie.
Quand on est arrivés ici, j'avais 8 ans. On venait de l'autre côté de la France, là où on boit du cidre et où la mer est froide. Voir ces montagnes ne m'avait pas tant impressionné, la seule chose dont je me souvienne c'est la piste noire, d'en bas elle me semblait facile à faire, même du haut de ma première étoile, une fois dessus je faisais beaucoup moins ma maligne. En plus elle est tout le temps verglacée, encore maintenant je l'aime pas trop.
A l'école, ils me prenaient pour une fille de la ville. Une timide, qui aimait pas, comme eux, se vautrer dans les champs, se ramasser en courant, ne pas craindre pour ses vêtements. C'est Brice, le premier, en Cm1, qui m'a dit "maintenant tu es une fille de chez nous". On était en train de construire un igloo dans la cour de l'école, il nous fallait des réserves de neige, j'ai couru et j'ai sauté dans la neige, en retombant allongée. Et quand je me suis relevée, les cheveux pleins de neige, et les joues rouges de froid, heureuse, Brice me regardait avec un petit sourire, et m'a accepté dans le clan des Gens de Chez Nous.
En seconde, on a fait un voyage de classe en Italie. C'était le mois d'avril, il faisait chaud là-bas, étouffant. On est partis 10 jours, on prenait l'habitude de cet air qui nous assaillait dès qu'on sortait. Et puis, on est revenus à B*, je suis sortie du bus, j'ai senti l'air pur, frais, sur mon visage, et j'ai réalisé que ça m'avait manqué. J'ai respiré à fond, "je suis chez moi, enfin". L'air d'ici, il est inimitable.
Quand je suis revenue d'Italie, en décembre, avec Laurène, on est passées par B*. Ca faisait quatre mois qu'on voyait la mer, le plat, les champs. Pas de montagnes, seulement des collines. Et d'un coup, en arrivant près de Turin, on voit se dessiner quelque chose dans le fond. Laurène me demande ce que c'est, j'hésite, au début on pense à des nuages...et puis on réalise que non, c'est notre chaîne de montagnes, ce sont les Alpes. Plus on se rapproche, plus on distingue les sommets enneigés, et la sérénité de ces montagnes qui se découpent dans le ciel bleu. Image très forte, qui m'est restée. Elles m'avaient manqué, encore une fois.
Laurène, sur B*, ne pense pas comme moi. Elle dit aimer B* en tant que ville, très jolie, mais ne pas pouvoir y vivre, les montagnes sont partout où on regarde, c'est étouffant. Moi, je dis que ces montagnes sont notre point de repère. On a toujours quelque chose à quoi se raccrocher, on lève les yeux, il y a une montagne. On est encerclés, donc protégés par ces montagnes bienveillantes. C'est notre bulle.
Chaque hiver, avec les copains, on avait l'habitude d'aller skier. Tous les mercredi après-midi, tous les samedi après-midi. Rendez-vous à 13h30 au kiosque de Ch*, nous on partait à 4 ou 5 de B* et on rejoignait les autres par les pistes. C'était bien, on allait tous à la même vitesse, on connaissait les pistes par coeur, on faisait ce qu'on voulait. Et cet émerveillement, sans cesse renouvellé, quand la neige tombe et qu'on va skier le lendemain. La neige pèse encore sur les arbres, bientôt le soleil l'aura fait fondre...les skieurs n'ont pas encore fait de traces dans le hors-piste, c'est encore tout blanc, scintillant, et surtout, calme...l'hiver de ma terminale, il n'a neigé qu'une fois ici, fin décembre, on était désespérés d'aller skier sur des cailloux. Le lendemain de la chute de neige divine, on est allés skier, et je me rappelle de notre moment d'émerveillement, de joie, sur le télésiège : il y avait de la neige partout, on ne voyait pas un brin d'herbe, pas un caillou.
Le calme, aussi, quand on part en rando à ski. On monte, on monte, et puis on s'arrête casser la croûte, et d'un coup on se tait. Et on écoute. Je n'ai jamais entendu un silence aussi pur qu'à ces moments-là. C'en est presque assourdissant, il n'y a vraiment aucun bruit. La neige étouffe les bruits que la nature peut faire, on est loin de la civilisation, on se tait, on retient notre respiration. C'est magique, ce silence.
Magique aussi, les nuits en été, dans la nature, quand on fait des campings. Il y a toujours un moment dans la soirée où on s'éclipse, à deux ou à trois, pour aller s'allonger dans l'herbe, et regarder les étoiles. Elles se voient tellement bien, c'est beau...on frissone un peu, parce que qu'est-ce qu'il peut faire froid la nuit ici...mais c'est un bon froid, je sais pas comment expliquer, pas un froid humide, mais un vrai froid...
Alors oui, j'ai réalisé tout ça ce soir. J'ai réalisé ça parce que je me suis rendue compte que quand je vais revenir, les montagnes seront blanches, et je ne pourrais pas m'empêcher d'avoir ce petit sourire au coin des lèvres. Je me dirais, oui, c'est toujours comme avant. C'est toujours aussi beau. Comme ça m'a manqué...