Et évidemment, en ces veilles de départ, il fallait s'en douter, ma mère devient plus possessive et étouffante que jamais.
Lili, on prépare tes valises...quoi tu n'emmènes pas ce petit pull ? mais il te va si bien pourtant...Lili, ce short, au cas où tu vas à la mer...(oui, mais c'est la mer du Nord maman, fait jamais très chaud là-bas, enfin bon) Lili ! t'as préparé tes affaires dans ton sac à dos ? (maman, je pars mardi, on est dimanche, je pense que j'ai le temps)...Lili, t'as pensé à ci ? à ça ? tu veux que je t'aide ? attends, je vais te ranger ça, sinon tu vas tout froisser, je te connais...enfin Lili, tu n'y penses pas ! il faut que tu repasses tes tailleurs une fois là-bas ! Lili, tu m'appelleras dès que tu arrives ? tu me tiens au courant ? tiens, Lili, je t'emmène à G* lundi soir, comme ça je profite un peu de toi, si tu veux on mange ensemble lundi soir...(non maman, j'ai déjà prévu un resto avec des amis, et puis m'emmener ne mène à rien, ça te fait quatre heures de route...je peux prendre le bus)
Hier soir, chez mon beau-père, elle parle, n'arrête pas de se justifier, le moindre de ses gestes, "ce soir j'ai fait des pâtes à manger, mais vous comprenez, c'est parce qu'au boulot j'ai pas eu le temps de manger ce midi, avec tout ce qu'il s'est passé..." là, avec mon beau-père, on lui dit d'arrêter de se justifier d'exister, qu'elle fait bien ce qu'elle veut, et là, elle me regarde, et elle commence à pleurer. Mon beau-père, plus tard, me dit que c'est le stress du boulot ajouté à mon départ, qu'il faut que je coupe le cordon en douceur. Oui, je veux bien, mais je pensais que depuis le temps il était coupé le cordon...
Je commence à comprendre qu'avec ma mère, le cordon ne sera jamais coupé. Elle n'y arrive pas. Me considère encore comme sa toute petite, et c'est peut-être pour ça que des fois j'ai du mal à m'en aller. Habitude d'être couvée. Mais je commence vraiment à prendre mon envol, je pense de moi-même aux choses qu'il faut faire, comme passer à la CAF pour dire que je m'en vais, me trouver un appart toute seule, me débrouiller, quoi. Parce que c'est simple : hier, une amie de ma mère m'a dit "mais rebelle-toi ! la laisse pas diriger ta vie, comme ça, t'as plus 10 ans". Je sais...le problème, c'est que si je me rebelle, ça ne marche pas avec ma mère. Ca la blesse, et elle s'enferme dans un mutisme profond, ne me téléphone plus, et dès que je l'appelle, elle est fermée. Vu que généralement je l'appelle parce que j'ai besoin de savoir quelque chose de pratique ("comment je fais ? maman, aide-moi"), elle triomphe, et me démontre que j'ai toujours besoin d'elle.
Une fois, ça a marché. J'étais venue à B* avec des copines, de C*, et elle voulait aller nous faire des courses pour qu'on puisse manger. Je lui ai dit que c'était pas la peine, qu'on pouvait se débrouiller toutes seules. Elle l'a mal pris, ne m'a plus appelé. J'ai tenu bon, j'ai voulu lui montrer que moi aussi je peux me débrouiller toute seule. Elle a fini par appeler au bout d'une semaine, "je veux pas d'une relation comme ça, je t'aime, je souffre de pas t'avoir au téléphone".
Le seul truc c'est que j'aimerais qu'elle comprenne qu'à 21 ans j'ai envie de faire ma vie, de voler de mes propres ailes. Que j'ai pas besoin de l'avoir au téléphone tous les jours, même tous les deux jours, que de toute façon si quelque chose ne va pas elle sera la première personne au courant. Que je veux vivre, toute seule, me rendre compte que je peux le faire, que je n'ai pas toujours besoin de me tourner vers elle pour être sûre que ce que je fais est juste, bien, droite. Que je veux me construire, toute seule, et que si elle est toujours derrière moi, comme ça, j'y arriverais tout simplement pas.
Océane m'a dit "fais gaffe, critique pas trop, tu seras exactement comme ça avec tes enfants". J'y réfléchis, et je me dis que non, que l'expérience m'aura instruit. Je veux dire, que ma mère me protège tant que je suis mineure, je ne regrette pas. Mais ça fait quatre ans que je suis partie de la maison. Il serait temps de s'en rendre compte...