Depuis que j'ai 6 ans, je suis myope. Ma mère m'a raconté que chaque soir, depuis que j'ai su lire, j'aimais rester devant la télé jusqu'à la météo, juste pour annoncer à mes parents à la fin "demain, c'est la Saint Françoise, tu connais une Françoise ?". Et puis, un jour, je n'ai rien dit. Ma mère m'a demandé pourquoi je n'énonçais pas la Saint du lendemain, j'ai avoué que c'était parce que je n'arrivais pas à voir. Hop, branle bas de combat, rendez-vous chez l'ophtalmo, Lili est myope.
Ca a empiré, avec les années, mais bon, quand on est timide, la myopie, ça a quelque chose de rassurant. Dès que tu enlèves tes lunettes, le monde devient flou autour de toi, plus de contours secs, directs, seulement des lignes très grosses, rassurantes. Et puis, je sais pas, t'as l'impression que puisque tu ne vois pas bien les gens, il y a pas de raison que les gens te voient bien...
Je me suis mise à la danse moderne, j'avais huit ans, et j'adorais. Pendant les spectacles, ça ne me gênait pas d'être sur scène, et de faire des solos devant plein de gens, parce qu'étant sans lunettes, je ne voyais pas bien les gens. Juste des visages, ronds, que j'imaginais souriants. Flous. Et je préférais cent fois être seule à danser devant des dizaines de personnes que faire un exposé en classe. Parce qu'en classe, je les voyais, les gens, leurs expressions. Impossible d'imaginer qu'ils ne me voyaient pas.
Et puis, j'ai grandi, j'ai voulu porter des lentilles, et mon monde imaginaire s'est effacé. Le monde, tout le temps, était réel, les gens me voyaient, je les voyais, partout. Sauf la nuit, quand j'enlevais mes lentilles, et le matin, quand je ne les avais pas encore remises, mais bon, peu de personnes me voyaient à cette époque là...
Mon monde imaginaire a repris forme, aujourd'hui. Avec mes problèmes d'yeux, j'ai jugé préférable de ne pas mettre mes lentilles pour aller faire un sauna. Je suis allée dans le sauna, nue, avec mes amies allemandes, nues. Mais avant de me mettre nue, j'ai enlevé mes lunettes. Et là, c'est devenu rassurant. Moi, je ne les voyais pas bien, leurs corps, je n'ai pas pu les juger, alors elles non plus n'ont pas pu me juger. Je n'ai pas vu des corps de filles nues, avec de la cellulite, des grosses fesses, des seins magnifiques, des ventres plats,...j'ai vu un groupe de filles qui allaient faire un sauna, sans contours, sans complexes, juste des filles entre elles qui se jugent pas. Je me suis pas attardée sur elles, je n'y faisais pas attention, je n'ai pas complexé puisque je n'y voyais pas grand chose.Et c'était bien.
C'est dans ces rares moments-là que je suis contente d'être bigleuse.